La pollinisation humaine en Chine – Une fable écologique un peu trop parfaite?

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human_pollinationDans certaines régions de Chine, les abeilles tuées par les pesticides auraient rendu nécessaire la réalisation manuelle de la pollinisation des arbres fruitiers. Une histoire illustrant notre dépendance aux services écosystémiques. Est-ce aussi simple?

Régulièrement, dans divers médias (par exemple ou plus récemment ), je vois ressortir l’histoire des arboriculteurs Chinois dans le Sichuan qui doivent polliniser leurs pommiers et leurs poiriers à la main. La faute principale en reviendrait à l’utilisation excessive de pesticides qui auraient détruit la capacité de l’écosystème à polliniser ces arbres par les pollinisateurs. On peut lire dans cet article de presse de 2012 par exemple :

The most dramatic example comes from the apple and pear orchards of south west China, where wild bees have been eradicated by excessive pesticide use and a lack of natural habitat

L’histoire est impressionnante et a fait l’objet également d’un reportage par le national geographic en 2007, le silence des abeilles :

Silence of the bees – Doug Shultz – 2007

Je me suis mis en quête d’études plus approfondies sur cette « disparition » des abeilles dans cette région et à ma grande surprise je n’ai pas trouvé grand chose. En fait, c’est normal, car de « disparition » des abeilles il n’y a probablement pas véritablement. Les raisons de cette pollinisation manuelle tiennent :

  1. Aux variétés fruitières plantées qui nécessitent une pollinisation croisée par arbres « pollinisateurs » qui produisent du pollen quand les fleurs des arbres fruitiers à polliniser ont leurs stigmates murs (Swan (2014) parle de 20% de ces arbres pollinisateurs nécessaires pour assurer une bonne pollinisation). Du fait de la taille limitée des exploitations ces arbres « pollinisateurs » sont en quantité insuffisante pour réaliser une pollinisation optimale.
  2. Au cout de la main d’œuvre qui est faible et encore plus de la main d’œuvre familiale souvent abondante pour des surfaces de fermes faibles (un maximum 0,66 hectares par famille questionnée en 2001 par Partap et al.). On peut voir le soin apporté par fruit dans le documentaire cité plus haut, tant et si bien que parfois les fruits sont même emballés individuellement pour éviter les attaques d’insectes (insectes qui, rappelons-le, sont censés avoir disparus…). Ainsi, on peut supposer que le cout de la main d’œuvre à polliniser est inférieur au cout de sacrifier des arbres productifs pour assurer une pollinisation suffisante en dédiant 20% des surfaces à des arbres « pollinisateurs ». Réduire sa surface productive est un cout énorme quand on sait que les agriculteurs tirent souvent les deux tiers de leurs revenus totaux d’une centaine d’arbres (Partap et al. 2001).

Le point numéro 1 permet d’expliquer un paradoxe apparent qui est que les arboriculteurs polliniseraient à la main du fait d’un manque d’abeilles alors que des ruches sont disponibles à la location localement pour un cout huit fois inférieur à celui de la pollinisation humaine (Partap et al. 2001) et que même parfois les arboriculteurs possèdent eux-mêmes des ruches (Swan 2014)! C’est bien le manque de pollen permettant la pollinisation qui est le facteur limitant et pas tant, à priori, les pollinisateurs. En effet, à quoi bon louer des ruches si, de toute façon, les abeilles ne pourront pas trouver facilement le pollen qu’il faut pour polliniser?

Tout cela ne dit rien des pesticides. Il est clair également que les pesticides impactent négativement les abeilles par leur utilisation et fragilisent donc les ruches. Partap et al. 2001 mentionnent les principaux pesticides utilisés : Omechoale, Dichlorvos, Phoxim, Dicofol et Méthyl parathion. Par exemple, le dichlorvos est clairement toxique pour les abeilles (Clinch 1970). Le dicofol n’est pas toxique pour les abeilles mais son rôle de perturbateur cognitif de l’abeille a été identifié (Stone et al. 1997). De même, le méthyl parathion n’est pas connu pour être directement un tueur d’abeille mais son rôle de perturbateur réduisant la survie et la santé des ruches est toutefois bien connu (Barker et Waller 1978). Même si l’effet des pesticides sur les abeilles est bien sur problématique en soi, il semble qu’on se trompe de narratif dans cette histoire. La pollinisation manuelle n’est pas la conséquence de l’utilisation des pesticides mais le résultat de la monoculture de variétés fruitières sur de petites exploitations et d’un cout de la main d’œuvre très peu chère. Quand bien même ces arboriculteurs n’utiliseraient pas de pesticides nocifs aux abeilles, la proportion d’arbres pollinisateurs resterait trop faible pour que la pollinisation soit suffisante (Partap et al. 2001 note des taux situés entre 5 et 16% alors que l’optimum est à 20%).

Cette histoire questionne une nouvelle fois le rapport des médias au catastrophisme écologique. Il est évident que la mise en garde d’Einstein peut nous inquiéter quand il a dit que « Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre », le problème est qu’Einstein n’a jamais prononcé cette phrase…

Autre article : la catastrophe, les médias et la science – Jardinons la planète

Biblio

  • Barker, R. J., & Waller, G. D. (1978). Sublethal Effects of Parathion, Methyl Parathion, or Formulated Methoprene Fed to Colonies of Honey Bees 1 2. Environmental Entomology, 7(4), 569–571.
  • Clinch, P. G. (1970). Effect on honey bees of combs exposed to vapour from dichlorvos slow-release strips. New Zealand Journal of Agricultural Research, 13(2), 448–452. https://doi.org/10.1080/00288233.1970.10425519
  • Partap, U. M. A., Partap, T. E. J., & Yonghua, H. E. (2000). Poliniation failure in apple crop and farmers’ management strategies in Hengduan mountains, China. In VIII International Symposium on Pollination-Pollination: Integrator of Crops and Native Plant Systems 561 (pp. 225–230). Retrieved from http://www.actahort.org/books/561/561_32.htm
  • Stone, J. C., Abramson, C. I., & Price, J. M. (1997). Task-dependent effects of dicofol (Kelthane) on learning in the honey bee (Apis mellifera). Bulletin of Environmental Contamination and Toxicology, 58(2), 177–183.
  •  Swan, H. (2014). Searching for the Bees of Guangxi and Sichuan. Interdisciplinary Studies in Literature and Environment, 21(4), 895–905. https://doi.org/10.1093/isle/isu145

 

 

 

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