Pourquoi les femmes sont plus végétariennes et moins véganes que les hommes?

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GenderVeganUn fait semble à priori bien établi, il y a plus de femmes végétariennes. Ruby et ses collègues ont recensé en 2012 douze études qui indiquent toutes cette tendance. Il est assez bien établi également que la consommation de viande est associée à la masculinité de manière transversale à différentes cultures. En dehors même du fait d’être végétarien ou non, les femmes consomment en moyenne moins de viande que les hommes. Une des explications majeures de ce phénomène serait liée à l’empathie. Les femmes seraient plus enclines à ressentir de l’empathie et à prendre la défense des animaux, et donc à réduire leur consommation de viande (Potts & White 2008). Un mécanisme biologique sous-jacent serait l’exposition différentielle à la testostérone, produit en plus grande quantité chez les mâles, qui inhiberait les capacités cognitives empathiques, et cela dès le plus jeune âge (van Honk et al. 2011). Cette différenciation hormonale entre les sexes semble, en moyenne, assez clairement favoriser  les comportements agressifs et dominants pour les mâles et des comportements pro-sociaux pour les femmes (Harris et al. 1996).

Ainsi, pour des raisons biologiques fondamentales, sur lesquelles s’ajoutent bien sur des déterminants sociaux, les femmes seraient naturellement plus enclines à agir en faveur de régimes alimentaires prenant soin des animaux, végétarisme et véganisme dans des proportions similaires. J’avais personnellement intégré cette idée mais il semble qu’elle soit battue en brèche. Tout d’abord, par un sondage réalisé sur 1296 Suisses par SuisseVeg qui montre que si la Suisse compte environ 70% de femmes végétariennes par rapport aux hommes, le rapport s’inverse pour les véganes avec 60% de véganes hommes. En apprenant cela j’ai pris mon petit premier échantillon de recherche (20 personnes) sur les transition végétariennes en France et j’ai été étonné de retrouver les mêmes proportions: 80% de femmes végétariennes contre 20% d’hommes, mais 67% d’hommes véganes contre 33% de femmes véganes. Comment expliquer cette différence?

En explorant les différents récits de vie que j’ai été amené à écouter il semble se dégager un frein important à la transition vers le véganisme qui tient au regard des autres. Plus d’un tiers des personnes que j’ai interviewé mentionne la peur de déranger son partenaire, sa famille, ses amis, dans son travail, etc., mais aussi la crainte du jugement des autres et des injonctions à se justifier lors des repas ou lors d’autres évènements sociaux.

« moi vraiment ce serait, ce serait vraiment dur ouais, de me dire, pff, enfin vraiment en fait je pense que j’ai pas envie d’être celle qui dérange les gens, et t’es un petit peu celui-là quand tu fais les choses différentes, c’est à dire que voilà tu sors avec des potes : « ah bah je connais un resto qui est super sympa on y va là », si t’es végane tu va pas peut-être pouvoir manger grand chose ou des choses comme ça, ou alors justement tu vas te retrouver avec ton assiette de frites ou ta salade quoi et je pense que j’ai pas du tout envie d’être cette personne qui dérange (…) »

« Dans l’idéal j’aimerai devenir végane mais c’est simplement mon entourage, mon copain qui ne veut pas franchir cette étape, la société qui me freine. »

Avec ma mère on vivait toutes les deux, du coup, moi à l’époque, quand on a quatorze/quinze ans, moi je cuisinais pas. Je me laissais un peu porter par le rythme de la maison et du coup j’avais peur que ce soit une charge supplémentaire en fait. C’était vraiment ça qui me freinait, aussi bien chez mon père que je voyais tous les quinze jours. J’avais peur que ce soit une charge supplémentaire, qu’ils aient à cuisiner quelque chose d’autre pour moi, exprès pour moi. Parce que c’était donc entendu qu’eux ne mangeraient pas végétarien. Donc pour moi ça voulait dire obligatoirement se compliquer la vie, acheter des choses différentes, peut-être dépenser plus de sous aussi. Parce qu’on n’avait pas beaucoup de moyens, que ce soit mon père ou ma mère. Donc c’était plus un frein sur ces considérations.

L’empathie et la tendance pro-sociale dont sont plus dotées les femmes en moyenne semble jouer négativement dans la transition végane. Lorsqu’il s’agit de consommer de la viande, comme on a pu le voir rapidement plus haut, beaucoup de cultures considèrent comme relativement normal qu’une femme la désire moins. Par contre, arrêter de consommer tous les produits animaux représente aujourd’hui une mise à la marge relativement radicale qui ne s’inscrit plus dans aucune norme sociale. Ainsi, pour un individu avec une tendance pro-sociale marquée, prendre le risque de rompre ce lien avec son entourage, être soumis à la critique, à des injonctions de justifications est alors beaucoup plus difficile. Paradoxalement donc, il semble que si l’empathie semble jouer favorablement dans la considération des souffrances animales, cette même empathie semble jouer défavorablement à la décision de changer pour le véganisme par peur de perdre de précieux liens sociaux avec son entourage.

L’anxiété d’être rejeté si on ne se conforme pas socialement, couplé à la pression sociale, nécessite donc une forme d’engagement, un cout social plus élevée chez les femmes. Lorsque ce cout devient trop fort, la solution est donc de retrouver le confort de la conformation sociale:

On est plus capable de défendre ce que l’on est quand l’on se sent bien et, quand l’on ne se sent pas bien, on devient ce que les autres veulent que l’on soit

Ce phénomène est très intéressant à plus d’un titre. D’abord, il montre qu’un certain nombre de femmes aujourd’hui végétariennes pourraient facilement (re)devenir véganes si jamais ce régime alimentaire se normalisait dans les années à venir. Il n’est certainement pas impossible qu’au fur et à mesure d’une probable normalisation du véganisme, la proportion de femmes véganes devienne alors supérieure aux hommes, une fois que la pression sociale et les couts de la marginalisation sociale seront réduits. Il serait par exemple intéressant de réaliser un sondage sur la proportion de femmes et d’hommes véganes à Berlin, une des villes les plus ouvertes à ce régime en Europe. Si l’hypothèse proposée ici était valide, on y trouverait donc une plus faible proportion d’hommes véganes. Dans un autre registre, la proportion d’hommes et de femmes véganes dans une société pourrait également être un indicateur pour marquer le poids de la pression sociale au conformisme s’exerçant dans différentes sociétés. Dans ce sens également, il est probable que les proportions d’hommes véganes soient plus faibles dans les sociétés de type libéral (États-unis, Angleterre, Canada, Nouvelle-Zélande), plus indifférentes avec les choix individuels marginaux.

Références

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De la diffusion de nouveaux comportements alimentaires chez les macaques et les humains

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Macaque

La primatologie des macaques de l’île de Kō-jima nous enseigne que la diffusion culturelle d’innovation alimentaire se passe préférentiellement par la relation enfants-mère. Jusqu’à quel point pouvons nous faire le parallèle avec la diffusion des régimes végétariens chez les humains? Si les végétarismes semblent indiscutablement être prioritairement une affaire de femmes et les mères jouer un rôle de soutien notable, la diffusion directe entre enfants et mère semble limitée par la perception d’un besoin d’éduquer ses enfants à une norme sociale alimentaire non végétarienne externe à la famille.

La diffusion d’une innovation culturelle alimentaire chez les macaques

J’ai écouté avec beaucoup de plaisir et d’intérêt l’émission sur les épaules de Darwin sur Les cultures dans le monde animal. Jean-Claude Ameisen parle notamment de l’innovation et de la transmission culturelle chez les macaques de l’île de Kō-jima au Japon. Des chercheurs leurs distribuaient des patates douces et une femelle nommée Imo a innové en lavant les tubercules dans l’eau salée pour leur donner du goût (Kawamura 1959). Le comportement s’est ensuite transmis dans tout le groupe jusqu’à une totale normalisation. Ce qui m’a le plus interpellé c’est que les chercheurs Japonnais ont observé l’importance de la transmission de ce nouveau comportement alimentaire via la relation mère-enfant.

In this propagation it is believed that the process is mostly from child to mother, and from younger to elder brother and sister; that is, kinship propagation is from the younger to the older. (Kawai 1965)

Celle-ci est logique dans le sens où cette relation enfant-mère garanti à la fois une grande proximité génétique, un grand nombre d’interactions autour de l’alimentation, une plus grande empathie et une grande proximité culturelle. Un terreau fertile d’un point de vue mémétique.

Des macaques aux humains? Une pente glissante que je prends pour vous

Quelle est l’importance de cette relation mère-enfant autour des transitions végétariennes? Les témoignages de mères d’enfants devenus végétariens cherchant à s’adapter à leurs enfants végétariens ou vegans sont courants et donc je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle.

« ma mère adore faire à manger et elle avait des milliards et des milliards de bouquins de cuisine, des magazines des trucs comme ça, elle en a plein et ce qui est marrant en fait c’est que petit à petit elle, elle jette les anciens parce qu’elle dit… les numéros ou alors elle les donne à des collègues parce qu’elle dit on va plus s’en servir, des fois c’est cuisine du terroir ou des choses comme ça. Et alors elle remplace petit à petit cuisine végane elle en a de plus en plus ça commence à grandir et c’est vrai que maintenant quand on va chez eux, même quand je suis toute seule ou quoi on mange vegan quoi. « 

« Et ça je vois aussi que mes parents ils ont, enfin surtout ma mère, on a évolué un peu en même temps aussi (…) Et je pense que ma mère et moi on fait un peu la même chose… comment dire, nos pratiques elles ont un peu changé aussi en même temps. »

Toutefois, à l’opposé des macaques, j’ai noté peu de conversions chez les mères d’enfants végétariens. Fait intéressant également, le seul cas que j’ai référencé fait mention de parents convertis, seulement à partir du moment où tous leurs enfants (dont la majorité était végétarienne) ont quitté le foyer parental.

Quand on est partis, moi j’ai appris peut-être deux ans après, que ma mère a dit à mon père : « bon allez, c’est bon on arrête ». Ils sont devenus végétariens et aujourd’hui ils sont végétariens à tendance végane.

Contrairement aux macaques, les parents humains semblent avoir à cœur également de garantir la transmission de la normalité en dehors du foyer. En d’autres termes, quand bien même individuellement ils peuvent être convaincus, certains parents semblent parfois ressentir le besoin de se faire l’écho de la norme sociale extérieure pour garantir l’intégration sociale de leurs enfants. Un entretien conduit avec une végétarienne mère de deux garçons suggèrent également ce soucis de s’assurer d’avoir équipé ses enfants pour le monde extérieur:

« Donc pour moi quand on a eu les enfants j’ai pensé, bon, je veux qu’ils puissent manger de tout, donc j’ai ressenti que c’était important pour eux d’être capable de s’adapter à toutes les situations (…) à la crèche nous étions probablement les seuls parents végétariens dans le groupe mais on disait « non mais nous on veut qu’ils aient de la viande » (rires) » »

Dans ce cas là, la mère est assez explicite sur le fait qu’une fois les enfants autonomes elle compte se recentrer sur ses convictions:

Je pense toutefois que pour moi, je pourrais envisager de devenir plus végétalienne de nouveau une fois qu’ils ne seront plus à la maison et qu’ils seront grands ou tout du moins certainement d’arrêter certains trucs qu’on a avec eux.

En phase toutefois, avec nos cousins les macaques, c’est la relative absence des figures paternelles dans ces processus de changements alimentaires. Les pères humains restent pour la plupart au mieux en soutien discret ou absents de la question, parfois moqueurs, ou au pire hostiles. De manière générale, il est bien établi aujourd’hui que les végétarismes sont plutôt une affaire de femmes (Ruby 2012). Pour une même population on trouve entre deux à trois fois plus de femmes végétariennes. Par ailleurs, Worsley et Skrzypiec (1998) ont interviewé 2000 lycéennes Australiennes et ils ont trouvé que la moitié des répondantes ont indiqué pouvoir compter sur le soutien de leur mère et les deux-tiers de celui de leur meilleure amie. A l’opposé, un faible soutien était attendu de la part des pères et des frères plus âgés. Ainsi, il n’est pas impossible d’imaginer que les transitions végétariennes sont d’autant plus probables que la mère est favorable aux végétarismes (voir est végétarienne elle-même) et que les figures paternelles sont absentes ou indifférentes aux valeurs masculines attachées à la consommation de produits animaux. Toutefois, là où les enfants macaques arrivent relativement aisément à faire changer leur mère, il semble que cette possibilité soit faible chez les humains du fait du soucis plus large que simplement familial au niveau éducatif. La transmission inter-générationelle vers les plus vieilles générations semblent à priori plutôt faible. Les chercheurs Japonnais avaient aussi noté par ailleurs la difficulté d’acquérir un nouveau comportement pour des individus âgés. La transmission intra-générationnelle (entre frères, sœurs et éventuellement cousins) semble quand à elle bien fonctionner.

« quand elle a fait le lien avec les chasseurs qui trimballaient des lapins accrochés à leur ceinture, et qu’en fait la viande venait d’un animal, elle a décidé d’arrêter. Elle l’a dit aux parents et mes parents ont cru que c’était une passade. Mon autre sœur qui avait, elle, 10 ans, elle a suivi et moi à quatre ans du coup, j’ai suivi également »

« moi je pense que c’est quand même beaucoup lié à lui c’est à dire que mon grand frère ben justement en fait il a cette position de grand frère dans notre famille nucléaire qui fait que mon autre frère et moi qui sommes juste après lui on a toujours essayé quand même de le suivre. Il y a ce positionnement aussi dans la fratrie qui fait que on a toujours essayé d’aimer ce qui l’aime »

Cette transmission dans les fratries est également un fait observé chez les macaques de l’île de Kō-jima qui, cette fois, se retrouve chez les humains. Par contre, le phénomène d’âge est inverse. Là où chez les fratries de macaques la transmission se passe des plus jeunes au plus âgés, j’ai plutôt observé l’inverse chez les humains.

Le point le plus incertain reste celui de la transmission des parents végétariens vers leurs enfants. Sur l’île de Kō-jima, le nouveau comportement alimentaire s’est transmis jusqu’à être la norme de toute la société macaque qui l’a inventé. A ma connaissance aucune étude n’a cherché à connaître la persistance du végétarisme lorsqu’il a été acquis dès l’enfance via l’éducation parentale. Affaire à suivre…

Modéliser l’émergence et l’effondrement de normes sociales?

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Une norme marque un comportement commun. Conduire à droite, porter une cravate au travail ou ne pas fumer dans un avion sont autant de normes, relatives, qui se sont établies à divers moment et lieux. Fonctionellement, il est courant de dire que les normes sociales nous servent à agir ensemble de manière efficace. Cela est vrai dans une large mesure. Les bénéfices de tous conduire du même côté sont assez tragiquement évidents et cette norme ne génère à ma connaissance aucune espèce de discussion. Le port de la cravate lui, est matière à débat, et semble moins évidente car l’utilité de son usage semble inégalement appréciée.

L’individu irréfléchi

Le travail de Joshua Epstein (2006) permet de mieux en comprendre le mécanisme. Il a modélisé un monde artificiel où les individus cherchent à savoir comment se comporter en observant les individus autour d’eux. Ils ont un rayon d’observation. Dans ce rayon, ils suivent le comportement majoritaire. Si jamais ce comportement majoritaire est celui qu’ils suivaient déjà, ils réduisent alors progressivement leur champ d’observation. Dans un tel monde, se forme alors progressivement et spontanément des groupes partageant une même norme. Au coeur de ces groupes, on a des individus qui ne prennent même plus le temps de considérer le comportement des autres car leur rayon d’observation est minimal. A la frontière entre deux groupes par contre, on a des individus toujours très affairés à observer autour d’eux pour déterminer comment agir. A travers cet exemple, Epstein démontre que les normes sont particulièrement utiles en ce qu’elles font de nous des individus « irréfléchis » [Thoughtless] qui économisons beaucoup de temps et d’énergie à internaliser des normes de comportement.

« Quand j’ai pris mon café ce matin et que je suis monté à l’étage m’habiller, je n’ai jamais considéré une seule seconde d’être nudiste pour la journée »

Joshua Epstein

La norme de ségrégation

Un des modèles les plus impressionant d’émergence d’une norme sociale est le travail de modélisation de Thomas Schelling en 1971. Dans ce modèle, Schelling construit un monde rempli d’individus qui sont intolérant dans leur voisinage direct. Si un individu est entouré d’une majorité d’individus qui ne lui ressemble pas, il se déplace pour rejoindre un endroit qui satisfera sa règle de tolérance de voisinage. Ce que Schelling a montré c’est qu’une norme de comportement individuel lié à une préférence locale pouvait provoquer des phénomènes de ségrégation à plus large échelle.

SchellingFinalOn peut voir nettement se former des zones (notées par Schelling sur le schéma de droite) d’homogénéité. On peut observer ici ce que Conte et al. (2014) appellent une émergence de second ordre dans le sens où la norme de ségrégation est dérivée d’une norme locale différente. Formulé différement, cela veut dire que la ségragation spatiale se forme aux dépends d’individus qui n’ont pas de norme allant dans ce sens.

Le résultat est absolument limpide et permet notamment de mettre en lumière une partie des mécanismes sous-jacents aux  processus de gentrification, de ghettoïsation et de Gerrymandering.

L’émergence des tas d’ordures : une affaire de saillance

 

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Le travail experimental mené par Robert Cialdini et ses collègues (1990) permet d’illustrer un concept important dans le domaine des normes sociales, celui de la saillance. La saillance se caractérise ici comme le caractère de visibilité d’une chose et a donc un rapport direct avec les perceptions. Cialdini et al. considèrent deux types de saillance, celle des normes descriptives et enjointes. La norme descriptive est la norme liée à ce que la majorité fait. La norme enjointe est la norme qui est majoritairement considérée comme bonne. La norme enjointe de l’arret au passage piéton au signal rouge est extrêmement saillante, cela n’empêchera pas certains individus de traverser si ils voient d’autres individus ignorer totalement cette norme et traverser au rouge (norme descriptive). Cialdini et al. ont étudié ce phénomène sur les personnes qui jettent des déchets. Ils ont donc observé le comportement d’individus soumis à ces deux types de saillance :

  1. Une norme descriptive avec une allée nettoyée de tout ses déchets ou bien au contraire pleine de déchets
  2. Une norme enjointe avec un passant qui jette ou non un déchet.

Ils ont alors observé l’effet notable de ces deux types de saillance sur le comportement des individus testés. Ils ont observés que plus l’allée est couverte de déchets, plus les individus jettent eux-mêmes des déchets. De même, l’observation d’une personne jetant un déchet augmente la probabilité qu’un individu jette un déchet. Les chercheurs sont allés jusqu’à mesurer l’effet par nombre de déchets visibles.

Cialdini

Ceci permet de voir un effet intéressant: lorsqu’il y a juste un seul déchet jeté visible, alors la proportion de gens qui jetent un déchet est plus faible que si il n’y en a aucun. On observe aussi qu’il y a, quelque soit le nombre de déchets présent, au moins 10% d’individus qui jetteront un déchet de toute façon. Les résultats pour 8 et 16 déchets visibles suggèrent aussi un seuil maximal de 40% d’individus qui sont susceptibles de jeter un papier en fonction du contexte. On a ici bien visible un mécanisme d’entrainement qui va faire émerger un comportement car plus il y a de détritus visibles plus les individus vont s’autoriser à en jeter d’autres. Ce qui explique assez simplement comment les décharges sauvages peuvent émerger rapidement et être mêmes considérées comme normales du point de vue descriptif (puisque beaucoup agissent ainsi).

Le phénomène de saillance est absolument majeur et donne lieu à de nombreuses expériences, notamment en psychologie sociale. C’est ainsi qu’il est possible d’imposer rapidement une norme de comportement lorsque une majorité a un comportement similaire, quand bien même cela s’oppose assez évidemment à une norme enjointe. C’est par exemple le cas étudié dans la manipulation d’individus dans des ascenceurs :

Cela a aussi récemment été testé dans une salle d’attente où une norme absurde réussie à s’imposer aisément et à persévérer dans un groupe.

Ces dernières expériences montre aussi un phénomène très important dans l’émergence qui sont les émotions qui sont en jeu. Que ce ce soit dans l’expérience de l’ascenceur ou de la salle d’attente, une composante émotionnelle forte y réside. La première personne testée dans la salle d’attente est d’ailleurs à ce titre tout à fait explicite, une fois qu’elle a décidé de se plier à la norme sociale elle s’est sentie beaucoup mieux car l’anxiété de l’exclusion au groupe a alors disparue. Cette composante émotionnelle est très puissante. Elle m’intéresse d’autant plus qu’une majorité d’individus ayant effectué leur transition vers le véganisme raconte souvent que c’est une situation émotionellement forte et négative (« de colère, de culpabilité ou de tristesse ») qui est à la source de leur changement afin de réduire cette émotion négative (McDonald 2000). Cela illustre assez bien l’effet important que peut avoir des vidéos montrant explicitement la violence des abbatoirs comme le fait l’assocaition L214 sur internet.

Les aspects émotionnels peuvent jouer un rôle essentiel dans l’émergence et le déclin des normes. Certains auteurs ont déjà cherché à modéliser cet aspect (Staller & Petta 2001) mais cela reste apparement encore trop marginalement étudié (Conte et al. 2014). Cette dernière vidéo m’intéresse d’autant plus qu’un autre processus de diffusion de la norme semble jouer, celui d’un message porté par une personne influente (ici une chanteuse célèbre). A suivre.

Biblio:

  • Cialdini, R. B., Reno, R. R., & Kallgren, C. A. (1990). A focus theory of normative conduct: Recycling the concept of norms to reduce littering in public places. Journal of Personality and Social Psychology, 58(6), 1015.
  • Conte, R., Andrighetto, G., & Campennì, M. (Eds.). (2014). Minding norms: mechanisms and dynamics of social order in agent societies. Oxford ; New York: Oxford University Press.
  • Epstein, J. M. (2006). Generative social science: studies in agent-based computational modeling. Princeton: Princeton University Press.
  • McDonald, B. (2000). “ Once You Know Something, You Can’t Not Know It” An Empirical Look at Becoming Vegan. Society & Animals, 8(1), 1–23.
  • Schelling, T. C. (1971). Dynamic models of segregation. Journal of Mathematical Sociology, 1(2), 143–186.
  • Staller, A., & Petta, P. (31-Jan-01). Introducing Emotions into the Computational Study of Social Norms: A First Evaluation.

Les normes sociales – Pierre Demeulenaere

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3661171408_a0b3954a3f_bAvec les années je me suis surpris à observer l’émergence d’un certain nombre de normes sociales. Je cite souvent plusieurs exemples qui m’ont été proches à ce sujet : le commerce équitable, le réchauffement climatique anthropique, le tri des déchets et le revenu de base. A divers moments de ma vie j’ai été amené à défendre ces idées à une époque où elles étaient loin d’être évidentes. A mon grand étonnement, j’ai noté l’extreme rapidité avec laquelle ces idées pouvaient se normaliser. Pendant mes années lycéennes, il y a donc de cela plus de 15 ans, l’existence du réchauffement climatique anthropique était encore largement débattu, le compostage domestique souvent une idée loufoque de hippie, le commerce équitable quasi inconnu et le revenu de base une idée délirante déconnectée de la réalité du travail. A ce titre, il me vient cette phrase de Schopenhauer :

Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence

Mon expérience corespond assez bien avec cette phrase à l’exception près notable qu’en tant que relativiste la « vérité » ne se comprend pas comme vérité absolue, mais comme un fait social tenu pour vrai à un moment donné. Avec les années donc, j’ai vu ma société se normaliser sur ces questions, se déplacer vers l’évidence de ces concepts, vers un état où, très souvent, ils n’avaient pas besoin d’être expliqués pour être discuté, voir même qils sont devenus des évidences dont la négation rapproche de la déviance.

La question majeure reste celle des mécanismes qui permettent ces changements rapides? Par quelles opérations sociales distribuées ces normes s’établissent-elles? Est-il possible de détecter les différentes étapes de ce processus de normalisation?

Les normes sociales entre accords et désaccords de Pierre Demeulenaere

Première lecture théorique autour de ce questionnement qui n’est pas une mince affaire. Le travail théorique s’articule autour de trois auteurs principaux : Weber, Durkheim et Pareto.

La lecture m’a parfois été rendue pénible par le focus central de l’auteur sur la notion de rationalité en lien avec l’égalité. Pour l’auteur, le développement des sociétés modernes se fait progressivement sur le fil de la rationalité et aboutirait bon an mal an à l’établissement d’une société aux normes centrées sur l’égalité, par opposition à un système (traditionnel) centré sur la hiérarchie. Il y a derrière cette vision un progressissme à la Hegel auquel je ne souscris pas. Pendant la lecture j’ai souvent pensé au livre de Todd, L’invention de l’Europe, qui fait état d’une diversité des systèmes normatifs familiaux, religieux et éducatifs vis à vis de l’opposition égalité/hiérarchie qui ne renvoit pas du tout à une vision linéaire d’un progrès moderne quasi inéluctable vers l’égalité. Il suffit pour s’en convaincre de constater avec Piketty dans Le Capital au XXI siècle la croissance régulière des inégalités économiques qui fondent en partie les normes sociales actuelles (pour exemple anecdotique: les inégalités économiques actuelles « légitiment » en partie le fait qu’un footballer puisse gagner des millions d’euros).

Cette lecture permet toutefois de poser certains éléments centraux des normes. A savoir, notamment qu’une norme suppose un processus de justification. Ce processus de justification peut être légal et délibéré (une loi par exemple) mais peut également être émergent, distribué (le côté de la route où l’on conduit) et, en quelque sorte, involontaire. Un fait important est que chaque agent dispose de « procédures de justification » d’une norme portée, avec la précaution importante que légitimer n’a pas de rapport avec la validité ou la cohérence des arguments mobilisés pour cette légitimation. Je roule à droite sans avoir jamais véritablement réfléchi aux raisons sous-jacentes, mais je suis capable de défendre l’idée qu’un accord collectif sur un côté limite probablement le nombre d’accidents et que la convention héritée semble fonctionner (Orléan 1997). Pour légitimer une norme chaque individu dispose d’un « stock d’informations et de connaissances particulières » ainsi que de « capacités cognitives d’analyse, de mise en cohérence, de déduction, de justification, etc ». Pour Weber, trois phénomènes vont légitimer des normes : « La tradition, le charisme et la rationalité par rapport à une valeur ». Vis à vis de ce processus de légitimation, l’idée de Nature m’a particulièrement intéressée parce qu’elle fait alors supposément référence à un fait indiscutable et directement légitime. Dans les enjeux autour du véganisme, les enjeux de naturalité du régime alimentaire sont tout à fait déterminants car si ce régime pouvait apparaitre comme « naturel », cela le légitimerait immédiatement. Sur la mise en débat du « naturel » les analyses de Latour dans Politiques de la nature sont très intéressantes et pourraient être mis en regard.

Le deuxième point important qui ressort de cet ouvrage est la nature double des normes, à la fois sociales et individuelles. En effet, une norme peut-être à la fois issue de la société et ainsi dépasser les individus et, en même temps, être le résultat des actions des individus. J’ai par exemple hérité des membres de ma société la langue française (ma famille et l’école) et je suis aujourd’hui par mon utilisation un co-producteur de la langue française par mes choix de mots, d’expression, etc. Cette ambivalence des normes permet aussi d’illustrer le double processus d’internalisation et d’externalisation qui caractérise l’aspect interactionnel de la norme. L’internalisation est le processus d’acquisition d’une norme dans l’esprit d’un individu (le français est ma langue mentale par ex.). L’externalisation est le fait de projeter vers d’autres acteurs une norme (si dans une réunion de travail je parle en français). Vis à vis des normes, chaque individu est donc à la fois receveur et prescripteur. Nous sommes bien sur souvent tout à fait inégalement dans ces deux rôles et, ne nous mentons pas, un académicien a un pouvoir prescripteur sur le français bien plus grand que moi.

La distinction entre faits et valeurs me semble aussi importante à garder à l’esprit. Je peux constater que je roule à droite (fait) et penser que c’est une meilleure option que la gauche (valeur). A ce titre, l’ouvrage fait état de trois approches majeures en sociologie pour expliquer l’origine des valeurs et des normes :

  1. Weber : Les normes et valeurs sont choisis rationnellement parce qu’elles ont un sens pour les individus. Les raisons évoquées peuvent être d’ordre économique (l’intéret et le calcul de l’acteur), d’ordre culturel (héritage) opposant ainsi homo oeconomicus à homo sociologicus.
  2. Durkheim : Les normes et les valeurs assurent la cohésion sociale. Dans ce sens, les normes et valeurs facilitent la coopération.
  3. Pareto : Les valeurs et les normes sont associées à des émotions ressentis devant des états de faits.

L’opposition des cadres de Weber et de Pareto n’est selon moi qu’apparent. Mon intuition est que les processus de normalisation et d’évaluation se font à des degrés divers pour chaque individu à la fois par des ressorts rationnels et émotionnels. A ce sujet, la psychologie Jungienne est très éclairante puisqu’elle démontre comment existe des rapports au monde différenciés entre individus, certains privilégiant plutôt un versant que l’autre.

Un autre élémént important est que les normes ont toujours un rapport avec la prescription et un système de sanctions. Il faut entendre ces deux éléments dans un sens très large. Le système de prescription/sanction peut aller d’une institution organisée formellement, par exemple un état qui prescrit telle règle sous peine de prison (dans le sens de norme stricte selon Kelsen), à des systèmes subtiles reliant des normes informelles avec des sanctions « douces ». A ce titre, j’ai pensé au mécanisme du rire qui sert de « rappel » à la norme sociale comme l’a très bien décris Bergson dans Le rire. Phénomène d’autant plus intéressant qu’il me rappelle le témoignage récent de J. sur les moqueries de ses amis végans lorsqu’elle a arrêté pour problème de santé.

Dernier point, et non des moindres, est de constater que les normes ont pour objectif général la coordination des individus. Le succès des normes tient donc au fait qu’elles peuvent permettre d’obtenir de meilleurs résultats pour les individus qui les suivent. L’auteur prend à juste titre l’exemple du dilemme du prisonnier où l’équilibre de Pareto (optimal général) peut être atteint plutôt que l’équilibre de Nash (équilibre optimisé du point de vue individuel). Ainsi, les normes peuvent devenir des éléments clefs de l’identité des individus parce qu’elles caractérisent des groupes d’appartenance partageant des normes qui en théorie favorisent les intérets de ses membres par effet de solidarité. Les rapports entre groupes sont analysés notamment du fait que certains disposent de plus de ressources et peuvent ainsi dominer ceux qui sont moins équipés normativement. Il cite le travail de Norbert Elias, The established and the outsides, montrant la domination des installés contre les nouveaux arrivants qui ont une moindre maitrise des normes d’un quartier. On pourrait se rapporter utilement sur ces questions de groupe et de pouvoir dominant à Veblen (1899) et à Bourdieu (1979).

Biblio:

  • Bergson, H. (1901). Le rire: essai sur la signification du comique. F. Alcan.
  • Bourdieu, P. (1979). La Distinction: Critique sociale du jugement. Minuit.
  • Demeulenaere, P. (2003). Les normes sociales: Entre accords et désaccords (1st ed.). Presses Universitaires de France.
  • Elias, N., & Scotson, J. L. (1995). The Established and the Outsiders (2nd edition). London: SAGE Publications Ltd.
  • Jung, C., & Beebe, J. (1921). Psychological Types. Routledge.
  • Latour, B. (2004). Politiques de la nature. Paris: La Découverte.
  • Orléan, A. (1997). Jeux évolutionnistes et normes sociales. Économie Appliquée, 177–198.
  • Piketty, T. (2013). Le Capital au XXIe siècle. Paris: Le Seuil.
  • Todd, E. (1996). L’invention de l’Europe. Paris: Seuil.
  • Veblen, T. (1899). The theory of the leisure class. Oxford ; New York: Oxford University Press Inc.

Quelques cadres d’analyse des normes sociales

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0-SineCoverBWUn article du jour publié dans Le Monde sur « pourquoi nous consommons de moins en moins de viande?« . Des statistiques utiles et, ce qui m’a fait tiqué, ce commentaire du chercheur de l’INRA-Aliss Pierre Sans : « Je reste optimiste sur le niveau de la consommation de viande en France ».

Ce commentaire m’a intéressé car il sous-entend que pour ce chercheur la « bonne » situation est celle où les gens consomment de la viande et qu’il reste donc persuadé que la « mauvaise » tendance à la réduction de consommation de viande restera limitée. Ce que ce discours peut permettre éventuellement d’illustrer c’est la notion de norme sociale et donc, comme corolaire éventuel, celui de discours dominant.

De nombreuses incertitudes subsistent au sujet de ces normes sociales. Comment s’établissent-elles? Qui les crée en comment évoluent-elles?

Les approches marxistes

Une première approche théorique, dans la lignée Marxiste et Bourdieusienne, consiste à indiquer qu’il existe une idéologie dominante qui maintient un ordre de classe. Dans ce cadre c’est la classe ouvrière qui est dominée par la classe détentrice des moyens de productions. Cette dernière légitime l’organisation sociale en normalisant le salariat, l’exploitation, etc. Dans ce cadre théorique, c’est donc les détenteurs des moyens de productions qui façonnent l’opinion des dominés. C’est dans ce sens que Chomsky analyse les médias comme des caisses de raisonnance de la pensée dominante puisqu’ils sont le plus souvent la propriété de grands industriels et que journalistes et politiques concourent à l’expression des d’intérets de classe similaires (Herman & Chomsky 1988).

Dans une approche plus moderne de la théorie marxiste de la norme, on peut citer le livre de Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, qui propose de relier Spinoza et Marx. Dans ce cadre là, Lordon théorise le fait que les détenteurs des moyens de productions peuvent, par le salaire notamment, contraindre d’autres individus à aligner (autrefois on aurait dis aliénier) l’orientation de leurs désirs (d) sur le leur (appelé « désir-maître » ou D’).

L’angle « alpha » caractérise l’écart qui existe entre le désir propre à un individu et le désir externe à lui qui cherche à l’enrôler. L’apport de Lordon est d’individualiser la relation aux normes sociales puisqu’il décrit un monde d’individus tiraillés entre leurs propres désirs et les désirs exterieurs qui cherchent à ramener cet individu vers eux. L’idée ici est que le salarié préfererait probablement rester au lit dormir mais que le désir-maître de l’employeur le fait tout de même se lever à 7:00 du matin. Du point de vue de Lordon, cet angle alpha symbolise une forme de violence sociale exercée par ceux qui dispoent des moyens de contraindre des désirs individuels.

L’approche par la psychologie sociale

Une autre façon de voir la question des normes sociales est de considérer les représentations mentales des individus. Je pense notamment à l’approche de Serge Moscovici dans le foulée du travail de Durkheim (Moscovici 1976). Dans la théorie des représentations sociales, nos représentations sur un objet comportent deux ensembles : un noyau central qui corespond à ce qui est partagé dans une société et une zone périphérique qui est propre aux représentations d’un individu. Par rapport à l’objet « camion de pompier » par exemple, le noyau central comporte la couleur rouge, une échelle et un girophare. La zone périphérique peut contenir des éléments non partagés comme le prénom d’un cousin qui est pompier à Charleville-Mézières. Les normes sociales sont des constructions mentales obtenues par apprentissage social. L’analyse des normes sociales présentes dans le noyau central de la représentation sociale est neutre. Contrairement aux approches précédentes, la théorie de la représentation sociale ne prend pas position à priori sur les rapports de domination. L’approche permet notamment de déterminer ce qui fait partie ou non de la représentation sociale en identifiant les éléments centraux (Abric 1994).

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Cette théorie de la représentation sociale me semble s’articuler avec la théorie des boucles d’apprentissages d’Argyris dans le sens où seul les apprentissages susceptibles de faire évoluer le noyau central (double loop learning) d’une représentation sont susceptibles de générer un changement de comportement. Les évolutions de la zone périphérique (songle loop learning), superficielles, ne provoqueront que des changeents des façades, voir pas de changement du tout (Argyris 1996).

Les approches évolutionnistes

Une autre façon d’envisager l’étude des normes sociales se fait par des approches évolutionnistes. Orléan (1997) par exemple montre l’émergence de la norme de conduite à droite ou à gauche par la mise en compétition de deux normes équivalente en nature. On comprend en effet qu’un individu qui roulerait à gauche dans un monde dominé par des conducteurs à droite a moins de chance de survivre. C’est parce qu’une norme acquise par une société améliore la fitness (i.e. la capacité à survivre et à transmettre ses gènes) des individus qui la composent qu’elle s’établit dans une population.

Dans un état d’esprit similaire, Richard Dawkins dans Le gène égoïste (1976), parle de l’évolution culturelle par mèmes, ceux-ci étant des unités culturelles mentales. Comme les gènes, les mèmes cherchent à se reproduire en captant notre attention et s’intégrant dans notre espace cognitif. Les normes sociales seraient donc à ce titre des mèmes établissant un comportement largement diffusé dans une population. Les partisans de cette vision buttent toutefois sur la possibilité de pouvoir identifier et circonscrire ce qu’est un mème dans un cerveau.

N’hésitez pas à me faire connaitre d’autres cadres d’analyse pour comprendre l’émergence des normes sociales.

Biblio :

  • Abric, J.-C. (1994). Pratiques sociales et représentations (Édition : 3e). Paris: Presses Universitaires de France – PUF.
  • Argyris, C., & Schon, D. A. (1996). Organizational Learning II: Theory, Method, and Practice. Reading, Mass: FT Press.
  • Dawkins, R. (1976). The Selfish Gene. OUP Oxford.
  • Herman, E. S., & Chomsky, N. (1988). Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media. Random House.
  • Lordon, F. (2010). Capitalisme, désir et servitude. Paris: La Fabrique éditions.
  • Moscovici, S. (1976). La Psychanalyse, son image et son public. Paris: Presses Universitaires de France – PUF.
  • Orléan, A. (1997). Jeux évolutionnistes et normes sociales. Économie Appliquée, 177–198.

 

La pollinisation humaine en Chine – Une fable écologique un peu trop parfaite?

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human_pollinationDans certaines régions de Chine, les abeilles tuées par les pesticides auraient rendu nécessaire la réalisation manuelle de la pollinisation des arbres fruitiers. Une histoire illustrant notre dépendance aux services écosystémiques. Est-ce aussi simple?

Régulièrement, dans divers médias (par exemple ou plus récemment ), je vois ressortir l’histoire des arboriculteurs Chinois dans le Sichuan qui doivent polliniser leurs pommiers et leurs poiriers à la main. La faute principale en reviendrait à l’utilisation excessive de pesticides qui auraient détruit la capacité de l’écosystème à polliniser ces arbres par les pollinisateurs. On peut lire dans cet article de presse de 2012 par exemple :

The most dramatic example comes from the apple and pear orchards of south west China, where wild bees have been eradicated by excessive pesticide use and a lack of natural habitat

L’histoire est impressionnante et a fait l’objet également d’un reportage par le national geographic en 2007, le silence des abeilles :

Silence of the bees – Doug Shultz – 2007

Je me suis mis en quête d’études plus approfondies sur cette « disparition » des abeilles dans cette région et à ma grande surprise je n’ai pas trouvé grand chose. En fait, c’est normal, car de « disparition » des abeilles il n’y a probablement pas véritablement. Les raisons de cette pollinisation manuelle tiennent :

  1. Aux variétés fruitières plantées qui nécessitent une pollinisation croisée par arbres « pollinisateurs » qui produisent du pollen quand les fleurs des arbres fruitiers à polliniser ont leurs stigmates murs (Swan (2014) parle de 20% de ces arbres pollinisateurs nécessaires pour assurer une bonne pollinisation). Du fait de la taille limitée des exploitations ces arbres « pollinisateurs » sont en quantité insuffisante pour réaliser une pollinisation optimale.
  2. Au cout de la main d’œuvre qui est faible et encore plus de la main d’œuvre familiale souvent abondante pour des surfaces de fermes faibles (un maximum 0,66 hectares par famille questionnée en 2001 par Partap et al.). On peut voir le soin apporté par fruit dans le documentaire cité plus haut, tant et si bien que parfois les fruits sont même emballés individuellement pour éviter les attaques d’insectes (insectes qui, rappelons-le, sont censés avoir disparus…). Ainsi, on peut supposer que le cout de la main d’œuvre à polliniser est inférieur au cout de sacrifier des arbres productifs pour assurer une pollinisation suffisante en dédiant 20% des surfaces à des arbres « pollinisateurs ». Réduire sa surface productive est un cout énorme quand on sait que les agriculteurs tirent souvent les deux tiers de leurs revenus totaux d’une centaine d’arbres (Partap et al. 2001).

Le point numéro 1 permet d’expliquer un paradoxe apparent qui est que les arboriculteurs polliniseraient à la main du fait d’un manque d’abeilles alors que des ruches sont disponibles à la location localement pour un cout huit fois inférieur à celui de la pollinisation humaine (Partap et al. 2001) et que même parfois les arboriculteurs possèdent eux-mêmes des ruches (Swan 2014)! C’est bien le manque de pollen permettant la pollinisation qui est le facteur limitant et pas tant, à priori, les pollinisateurs. En effet, à quoi bon louer des ruches si, de toute façon, les abeilles ne pourront pas trouver facilement le pollen qu’il faut pour polliniser?

Tout cela ne dit rien des pesticides. Il est clair également que les pesticides impactent négativement les abeilles par leur utilisation et fragilisent donc les ruches. Partap et al. 2001 mentionnent les principaux pesticides utilisés : Omechoale, Dichlorvos, Phoxim, Dicofol et Méthyl parathion. Par exemple, le dichlorvos est clairement toxique pour les abeilles (Clinch 1970). Le dicofol n’est pas toxique pour les abeilles mais son rôle de perturbateur cognitif de l’abeille a été identifié (Stone et al. 1997). De même, le méthyl parathion n’est pas connu pour être directement un tueur d’abeille mais son rôle de perturbateur réduisant la survie et la santé des ruches est toutefois bien connu (Barker et Waller 1978). Même si l’effet des pesticides sur les abeilles est bien sur problématique en soi, il semble qu’on se trompe de narratif dans cette histoire. La pollinisation manuelle n’est pas la conséquence de l’utilisation des pesticides mais le résultat de la monoculture de variétés fruitières sur de petites exploitations et d’un cout de la main d’œuvre très peu chère. Quand bien même ces arboriculteurs n’utiliseraient pas de pesticides nocifs aux abeilles, la proportion d’arbres pollinisateurs resterait trop faible pour que la pollinisation soit suffisante (Partap et al. 2001 note des taux situés entre 5 et 16% alors que l’optimum est à 20%).

Cette histoire questionne une nouvelle fois le rapport des médias au catastrophisme écologique. Il est évident que la mise en garde d’Einstein peut nous inquiéter quand il a dit que « Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre », le problème est qu’Einstein n’a jamais prononcé cette phrase…

Autre article : la catastrophe, les médias et la science – Jardinons la planète

Biblio

  • Barker, R. J., & Waller, G. D. (1978). Sublethal Effects of Parathion, Methyl Parathion, or Formulated Methoprene Fed to Colonies of Honey Bees 1 2. Environmental Entomology, 7(4), 569–571.
  • Clinch, P. G. (1970). Effect on honey bees of combs exposed to vapour from dichlorvos slow-release strips. New Zealand Journal of Agricultural Research, 13(2), 448–452. https://doi.org/10.1080/00288233.1970.10425519
  • Partap, U. M. A., Partap, T. E. J., & Yonghua, H. E. (2000). Poliniation failure in apple crop and farmers’ management strategies in Hengduan mountains, China. In VIII International Symposium on Pollination-Pollination: Integrator of Crops and Native Plant Systems 561 (pp. 225–230). Retrieved from http://www.actahort.org/books/561/561_32.htm
  • Stone, J. C., Abramson, C. I., & Price, J. M. (1997). Task-dependent effects of dicofol (Kelthane) on learning in the honey bee (Apis mellifera). Bulletin of Environmental Contamination and Toxicology, 58(2), 177–183.
  •  Swan, H. (2014). Searching for the Bees of Guangxi and Sichuan. Interdisciplinary Studies in Literature and Environment, 21(4), 895–905. https://doi.org/10.1093/isle/isu145

 

 

 

Cycle de conférence à l’ETH Zurich sur la psychiatrie informatique – Computational psychiatry

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Un programme absolument génial à explorer ici : http://www.video.ethz.ch/lectures/d-itet/2015/autumn/227-0971-00L.html

On y retrouve notamment les principales méthodes de modélisation (Bayésiennes, Markov et réseaux neuronaux). On a le plaisir de pouvoir écouter également Karl Friston que j’avais déjà croisé en essayant de connecter la logique Bayésienne, la notion d’énergie libre, et l’incertitude. J’avais notamment lu son article sur son principe d’énergie libre et sa théorie unifiée sur le cerveau qu’il faudra que je relise un jour attentivement tellement c’est dense!